Denis Mukwege delivered the 2026 Kofi Annan Peace Address during Geneva Peace Week, reflecting on Kofi Annan’s legacy and the importance of choosing peace through respect for human rights and accountability for international crimes. He called for renewed diplomatic efforts to end the conflict in the DRC and secure lasting peace and stability in the Great Lakes region.
Read his remarks in French below.
Mesdames et Messieurs,
Chers amis de la paix,
C’est un grand honneur de prendre la parole à Genève, cette ville qui porte depuis si longtemps l’espoir du dialogue, du droit et de la paix.
C’est aussi un honneur particulier de prononcer cette Kofi Annan Geneva Peace Address 2026, point culminant de la Semaine de la Paix.
Kofi Annan a consacré sa vie à une conviction profonde : la paix, les droits humains et le développement sont indissociables. Dans « Une liberté plus grande », son rapport publié en 2005, l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies avait à juste titre affirmé qu’ : « il n’y a pas de développement sans sécurité, il n’y a pas de sécurité sans développement, et il ne peut y avoir ni sécurité, ni développement si les droits de l’homme ne sont pas respectés ».
Le thème qui nous réunit aujourd’hui est donc essentiel : « Choose Peace ». Choisir la paix.
À première vue, ce choix semble évident. Qui préférerait la guerre à la paix ? Pourtant, lorsque nous regardons le monde, nous devons reconnaître que la paix n’est pas toujours l’option retenue.
Les guerres se prolongent ou se rallument sur plusieurs continents. Les populations civiles sont prises pour cible. Des millions de personnes fuient leur foyer. Les violences sexuelles liées aux conflits persistent et s’aggravent, tandis que les besoins humanitaires augmentent et les financements de l’aide internationale diminuent.
Dans le même temps, l’ordre international construit après la Seconde Guerre mondiale est profondément fragilisé. La Charte des Nations Unies est bafouée. Le droit international est trop souvent appliqué à géométrie variable. Les doubles standards sapent la confiance dans les institutions. Les droits humains sont en recul à travers le monde entier et lorsque la loi du plus fort prime sur la force du droit, la sécurité de chacun est menacée.
Que signifie donc choisir la paix dans un monde où la domination, la peur et la violence semblent gagner du terrain ?
À mon humble avis, choisir la paix signifie d’abord réaffirmer notre humanité commune.
En chacun de nous coexistent des forces contraires : d’un côté, la peur, la haine, la volonté de domination et de supériorité ; de l’autre, la solidarité, l’altruisme, la coopération et la reconnaissance de l’autre comme notre semblable.
Entre ces deux forces, nos sociétés doivent constamment choisir.
La paix commence par notre capacité à reconnaître l’humanité de l’autre, à respecter nos différences et à refuser la discrimination comme la déshumanisation. C’est pourquoi l’éducation à la paix et aux droits humains est indispensable.
Les guerres ne commencent pas seulement lorsque les armes parlent. Elles prennent racine lorsque certains êtres humains sont considérés comme ayant moins de valeur que d’autres ; lorsque la haine devient acceptable et l’impunité la règle plutôt que l’exception.
Choisir la paix, c’est donc aussi choisir la justice. L’impunité n’est pas seulement un obstacle à la paix : elle prépare les conflits et les exactions de demain.
Permettez-moi de profiter de cette tribune pour partager ma joie d’avoir appris que le combat inlassable de Madame Navi Pillay en faveur des droits humains et de la justice a été reconnu par le Comité Nobel, alors que la Cour Pénale internationale subit des attaques inacceptables.
Ensemble, réaffirmons aujourd’hui l’importance du principe selon lequel nul n’est au-dessus des lois et honorons nos promesses de répondre à l’impératif de justice pour les victimes d’atrocités de masse.
Chers amis de la paix,
Je souhaite illustrer ces enjeux à partir de la situation de mon pays, la République démocratique du Congo (RDC), qui est au centre de rivalités géostratégiques pour le contrôle de ses richesses.
Depuis plus de trois décennies, les populations de l’est de la RDC vivent au rythme des guerres. La prédation pour les ressources minières a alimenté des massacres de masse, des déplacements forcés et des violences sexuelles généralisées et systématiques.
Ce conflit, le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, ne peut être réduit à une crise interne. Il est profondément internationalisé et nourri par des intérêts économiques et géopolitiques qui dépassent largement les frontières congolaises.
Début 2025, l’armée rwandaise et ses supplétifs du Mouvement du 23 Mars (M23) et de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) – réunis désormais sous la dénomination Front pour la Refondation de la Nation (FRN), ont pris le contrôle de Goma puis de Bukavu, les capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Depuis lors, plus de dix millions de personnes vivent sous le joug des forces d’occupation, et sont pris en otage entre la violence armée, la faim et le virus Ebola.
Face à cette situation, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, le 21 février 2025, la résolution 2773. Celle-ci exige un cessez-le-feu immédiat, le retrait inconditionnel des forces rwandaises du territoire congolais, la fin du soutien au M23 et le démantèlement des administrations parallèles illégitimes. Elle réaffirme également le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC.
Mais une question fondamentale demeure : que vaut une norme internationale si ceux qui la violent savent qu’ils n’auront pas à en répondre ?
La crédibilité de l’ordre international ne se mesure pas au nombre de résolutions adoptées, mais à notre capacité collective à les faire respecter. Derrière chaque résolution, il y a des êtres humains qui souffrent et aspirent à vivre à l’abri de la peur et de la violence.
Si nous voulons que le droit international demeure une garantie pour tous, il ne peut être appliqué selon la puissance des États ou les intérêts du moment.
À l’hôpital et à la Fondation Panzi, nous mesurons chaque jour le prix humain de cet échec collectif.
Depuis plus d’un quart de siècle, nous soignons les survivantes de violences sexuelles, nous accompagnons leur reconstruction psychosociale et économique et nous les aidons à accéder à la justice et à retrouver une place digne dans la société.
Notre expérience nous a enseigné une vérité fondamentale : nous ne pouvons pas traiter indéfiniment les conséquences de la violence sans nous attaquer à ses causes.
C’est pourquoi notre combat pour la santé des femmes est aussi devenu un combat pour la paix et la justice.
Les survivantes ne doivent jamais être considérées uniquement comme des victimes. Elles sont des actrices du changement et des artisanes de la paix.
Leur courage nous rappelle que la vie peut reprendre le dessus, même après avoir subi l’indicible. Leur résilience ne nous autorise toutefois pas à leur demander de supporter toujours davantage. Elle nous impose, au contraire, de mettre fin aux violences qui leur sont infligées.
Chers amis de la paix,
Choisir la paix signifie également choisir la diplomatie plutôt que la logique de la force.
Depuis trois décennies, les initiatives diplomatiques se sont succédé pour tenter de résoudre les conflits dans l’est de la RDC : de Sun City à Nairobi, de Washington à Doha.
Nous devons reconnaître les efforts entrepris mais nous devons aussi regarder la réalité en face : malgré ces initiatives, aucune solution n’a permis d’établir durablement la paix sur le terrain.
Les rébellions ont changé de nom mais les tireurs de ficelles restent toujours les mêmes, et n’ont jamais eu à répondre de leurs actes devant la justice. Par conséquent, les populations continuent de souffrir. Les déplacements se poursuivent. Les violations des droits humains sont d’une gravité exceptionnelle tandis que de vastes territoires demeurent sous le contrôle de groupes armés et de forces étrangères.
Un fossé persiste entre les engagements pris autour des tables de négociation et la réalité vécue par les Congolais.
Nous n’avons pas besoin d’un processus supplémentaire qui viendrait simplement s’ajouter aux précédents. Nous avons besoin d’un sursaut politique et diplomatique capable de transformer les engagements existants en résultats concrets et de passer d’une logique de gestion de la crise à une stratégie de sortie de crise pour une paix juste et durable.
C’est pourquoi j’appelle à l’organisation d’une conférence internationale pour la paix en RDC et la stabilité dans la région des Grands Lacs.
Cette conférence ne devrait pas remplacer les processus en cours, notamment sous l’égide de l’Union africaine, des Etats-Unis et du Quatar, mais les coordonner, les renforcer et leur donner l’impulsion politique nécessaire à leur mise en œuvre effective.
Elle devrait réunir les États de la région, les Nations Unies, l’Union africaine, les organisations régionales, les partenaires internationaux et les médiateurs engagés dans les différents processus.
Elle devrait également associer de manière significative les femmes, conformément à la résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, mais aussi les jeunes, les victimes, les représentants des communautés et les organisations de la société civile. Car aucune paix ne peut être durable si celles et ceux qui en paient le prix sont exclus de sa construction.
Enfin, nous préconisons la participation du secteur privé, afin de favoriser une approche « Business for Peace ». Les investisseurs et les acteurs économiques, y compris les entreprises minières congolaises et internationales, devront être associés aux négociations, afin que leurs intérêts contribuent à la stabilisation, à l’instauration de l’état de droit et à la paix en RDC.
Cette conférence devrait permettre de redynamiser l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et déboucher sur une feuille de route globale, inclusive et assortie d’engagements vérifiables, d’un calendrier précis et de mécanismes de suivi contraignants.
J’en appelle à la communauté des États à mobiliser les volontés, exercer des pressions réelles sur les forces d’agression et d’occupation et faire respecter le droit international. La diplomatie doit garantir que les engagements produisent des changements réels dans la vie des populations.
Une paix véritable ne peut se limiter à faire taire les armes. Elle doit s’attaquer aux causes profondes du conflit.
La première est l’impunité.
Il ne peut y avoir de paix durable sans justice pour les millions de victimes des crimes commis au cours des trois dernières décennies. Trente ans de guerre, c’est trente ans de trop. Trente ans d’impunité, c’est trente ans de trop.
La justice est une condition de la prévention de nouvelles atrocités et de l’instauration de la paix.
Nous devons soutenir les enquêtes internationales, renforcer la coopération avec la Cour pénale internationale, activer la compétence universelle et avancer vers la création d’un Tribunal spécial pour la RDC. La dimension internationale des conflits et des crimes commis exige une réponse internationale de la justice.
Mais la justice ne se limite pas aux poursuites pénales. Elle doit aussi permettre aux victimes d’accéder à la vérité, aux réparations et à des garanties de non-répétition. Cela suppose notamment une réforme du secteur de la sécurité et un assainissement des institutions de l’État.
Telle est la raison pour laquelle nous plaidons pour l’adoption d’une stratégie nationale holistique de justice transitionnelle en RDC, dont la mise en œuvre s’avère indispensable pour briser le cycle infernal de la violence et de l’impunité.
La deuxième cause de l’instabilité est l’économie de guerre.
La RDC possède des ressources naturelles indispensables à l’économie mondiale : le coltan, le cobalt, le cuivre, l’or, l’étain et le tungstène alimentent les nouvelles technologies, les industries militaires et spatiales et la transition énergétique.
Pourtant, cette richesse ne garantit pas la prospérité des populations congolaises. Elle est trop souvent devenue une source de prédation, de financement des groupes armés et de compétition entre acteurs régionaux et internationaux.
Une transition verte ou numérique ne peut être durable si elle est alimentée par le sang des populations sur les territoires où ces ressources sont extraites.
Nous devons renforcer la traçabilité et la transparence des chaînes d’approvisionnement. Les normes existent, mais leur application fait défaut. Les entreprises doivent connaître l’origine des minerais qu’elles achètent et faire face à leurs responsabilités lorsqu’elles contribuent, directement ou indirectement, à l’économie de guerre.
Les États doivent également veiller à la cohérence de leurs politiques commerciales, économiques et diplomatiques. On ne peut prétendre promouvoir la paix tout en tolérant des circuits économiques opaques et mafieux qui entretiennent les conflits.
Enfin, la RDC doit pouvoir transformer davantage ses ressources sur son propre territoire, créer de la valeur ajoutée et offrir des emplois à sa population. Les minerais de conflit doivent devenir des minerais de paix et de développement.
Chers amis de la paix,
La RDC n’est pas une guerre lointaine. Elle est un test pour notre conscience collective.
Elle nous montre ce qui arrive lorsque les intérêts géopolitiques prennent le pas sur les principes de la Charte des Nations Unies, lorsque les ressources naturelles semblent valoir davantage que les vies humaines et lorsque la loi du plus fort l’emporte sur le droit.
Mais elle nous montre aussi la résilience et la capacité des êtres humains à reconstruire leur avenir. Elle nous montre des femmes qui se relèvent, des jeunes qui refusent d’être une génération sacrifiée et des communautés qui continuent, malgré trente années de guerre, à croire en la possibilité d’un avenir meilleur.
Kofi Annan nous a rappelé que la paix exige du courage : le courage de défendre les principes même lorsqu’ils semblent difficiles à appliquer, de parler lorsque le silence devient complice, de choisir le dialogue lorsque la violence paraît plus facile et de défendre les droits humains lorsqu’ils sont attaqués.
Les droits humains sont universels. Ils ne peuvent dépendre de la nationalité de la victime, de la puissance de l’agresseur ou des intérêts géopolitiques.
Nous ne pouvons pas condamner une violation du droit international ici et l’accepter ailleurs.
Nous ne pouvons pas proclamer l’universalité des droits humains tout en pratiquant l’indignation sélective.
Il ne peut y avoir « deux poids, deux mesures ».
Chers amis de la paix,
La paix n’est jamais définitivement acquise. Elle se construit chaque jour, par nos choix individuels et collectifs, par nos institutions, par notre courage et par notre solidarité.
Choose Peace. Choisissons la paix plutôt que la domination. La justice plutôt que l’impunité. Le dialogue plutôt que la violence. L’état de droit plutôt que la loi du plus fort. La solidarité plutôt que l’indifférence. Et notre humanité commune plutôt que la déshumanisation.
Depuis Genève, faisons aujourd’hui le choix d’un véritable sursaut.
Organisons cette conférence internationale pour la paix dans la région des Grands Lacs. Rassemblons les volontés politiques. Coordonnons les initiatives diplomatiques. Donnons aux engagements pris la force de devenir des actes. Faisons de la justice un pilier de la paix et de la richesse du Congo un levier de développement plutôt qu’un moteur de guerre.
Et donnons enfin aux populations congolaises ce qu’elles réclament depuis si longtemps : la paix, la justice, la dignité et la possibilité de construire leur avenir.
Car la paix durable ici dépendra toujours de la paix ailleurs et l’ordre international dépend de notre capacité à défendre partout les mêmes principes et les mêmes valeurs.
Nous sommes interdépendants. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous appartenons à une seule famille humaine.
Choisir la paix, ce n’est donc pas simplement exprimer une aspiration. C’est accepter une responsabilité : refuser l’indifférence et agir ensemble pour que la paix cesse d’être une promesse et devienne enfin une réalité.
Je vous remercie.
